Ma lettre à Sakineh

Madame Sakineh,
Vous vivez un cauchemar qui vous est imposé par des êtres dont
l’humanité est réduite à peu d’effets. Ces juges et censeurs obsédés par
la vertu ont oublié qu’ils sont tous sortis d’un ventre de femme, ou,
pire encore, voudraient l’oublier. La raison en paraît simple: ils ne
supportent pas la féminité, parce qu’elle est un miroir insupportable
dans lequel se reflète leur insondable médiocrité.
Au cas fort hypothétique où ces pseudo croyants pourraient encore être
sensibles à un retour à leurs lectures, je leur rappelle que, selon la
foi qu’ils prétendent défendre, Jésus était un prophète.
Ce Jésus, à ceux qui voulaient lapider une femme, aurait, selon les
Ecritures, défié ainsi les bourreaux amateurs et excités: “Que celui
d’entre vous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre”… Vos
juges pourraient-ils relever ce défi? J’en doute…
Courage, Sakineh. Ils perdront, parce que leur âme est plus noire que la vôtre.
JP Mathieu, agnostique convaincu.
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Extrait

Lu, et soumis à la réflexion:

Il est courant en ce bas monde et à cette époque où nous
trébuchons en avançant à l’aveuglette que nous nous heurtions en tournant au
prochain coin de rue à des hommes et des femmes prospères, dans la fleur de l’âge,
qui, ayant connu à dix huit ans les habituels printemps riants et ayant été
aussi, et peut-être surtout, de fougueux révolutionnaires bien décidés à
éliminer le système mis en place  par
leurs parents pour le remplacer enfin par le vert paradis de la fraternité, se
trouvent installés confortablement et avec une fermeté aussi grande dans des
convictions et des pratiques qui, après être passées  par l’une des nombreuses variantes d’un
conservatisme modéré pour échauffer et assouplir leurs muscles, ont fini par
déboucher sur l’égoïsme le plus effréné et le plus réactionnaire. Pour utiliser
des mots moins solennels, ces hommes et ces femmes crachent, devant le miroir
de leur vie, tous les jours à la figure de ce qu’ils ont été le glaviot de ce
qu’ils sont devenus.

(José Saramago, La lucidité)