On se défoule…

Bon, la pluie et l’attente, pour le moment ça ne m’inspire pas, mais ça viendra peut-être. En attendant, justement, je vous livre une petite variation basée sur le plus honteux des péchés capitaux…

LA LUXURE

Il était onze heures du matin quand le téléphone sonna. J’avais dormi dans mon bureau, une bouteille dans une main, je ne sais quoi dans l’autre, le chapeau sur les yeux, pour parachever une nuit de beuverie destinée à méditer sur la solitude et la grandeur de mon métier.

Mais, détective privé, est-ce bien un « métier »?

Bref, j’avais la bouche râpeuse, la barbe agressive, l’haleine aussi fétide qu’un charnier syrien découvert en exclusivité pour le journal de 20 heures, et l’impression horrible et lancinante que les cheveux me poussaient par l’intérieur.

Et cette sonnerie qui ne s’arrêtait pas, me persuadant que ce n’était pas un rêve, que c’était peut-être un client qui pourrait m’aider à payer mon loyer, que ma secrétaire ferait la gueule si je le ratais… « Mais non, pauvre imbécile, tu n’as pas de secrétaire, tu en auras une quand on t’appellera Nestor Burma! Pour l’instant, décroche »…

Ainsi ramené à la réalité par ce qui me restait de conscience lucide, je sortis hagard de mon hébétude semi-comateuse, et pris en main le combiné en maugréant un « allo » peu engageant.

C’était Bonnie. Pas celle de Clyde, non. Cette chère Bonnie, compagne de galère, brave fille bien en chair et toute dévouée à son Freddo, hareng bien connu qui, à mon avis, ne la méritait pas. Elle m’appelait au secours, fit-elle d’une voix éplorée, parce qu’elle connaissait mes talents de masseur. Elle s’était fait une « luxure » à l’épaule en jouant aux cartes avec des copines.

Sur le moment, je ne réagis pas. Après avoir fait un minimum de toilette pour paraître à mon avantage devant une dame, je fonçai chez Bonnie au volant d’un superbe ticket de bus de seconde classe. Elle m’accueillit, vêtue, bien que le mot soit un peu fort, d’un jupon et d’un soutien-gorge à rendre fou d’émotion, mais là, le mot est un peu faible, n’importe quel plantigrade normalement constitué.

Devant un café bien fort et exempt de toute autre substance toxique, elle me refit le coup de la luxure, en me montrant son épaule méchamment bleuie.

Je commençai à masser doucement, en pensant à ma feuille d’impôts pour me donner une contenance, et entrepris de lui donner une leçon de vocabulaire. « Bonnie, débutai-je, on ne dit pas luxure, on dit luxation. La luxure, c’est autre chose ».

– Ah bon? fit-elle innocente, telle un Monsieur Jourdain qui fait de la prose sans le savoir. Alors c’est quoi, une luxure?

La luxure, Bonnie. Un des sept péchés capitaux, et peut-être le plus capiteux. Je vais commencer par la définition du Petit Robert.

– Ha, ha, ça te changera des miens, pouffa-t-elle.

– Bonnie! Le Petit Robert, c’est un dictionnaire! Et arrête de m’interrompre, sinon  je vais perdre le fil. Donc le Petit Robert définit la luxure comme « Péché de la chair, recherche, pratique des plaisirs sexuels ». Les opinions sont partagées, pour ne pas dire qu’elles divergent, sur cette pratique.

Le sixième commandement nous ordonne: « luxurieux point ne seras ». Et pourtant, notre littérature fourmille d’exemples d’éloges à la luxure.

Diderot recommande à une fille comme toi: « Vous avez encore une vingtaine d’années de jolis péchés à faire. N’y manquez pas; ensuite, vous vous en repentirez ». Ce que la sagesse moderne traduit par: « Hâtons-nous de succomber à la tentation avant qu’elle ne s’éloigne… »

Ninon de Lenclos quant à elle, nous invite à plaindre « les tourterelles, qui ne se baisent qu’une fois par an ».

Plus loin de nous, Brantôme, abbé de son état, dans son traité sur les dames galantes, nous assène quelques vérités surprenantes pour un homme d’église. Ainsi prétend-il, « il n’y a rien de plus paillard ni plus propre à satisfaire à la paillardise, qu’un homme laid, sentant mieux son bouc puant, ord et lascif, que son homme. Et volontiers les beaux honnêtes hommes sont un peu plus délicats et moins habiles à rassasier une luxure excessive et effrénée, qu’un grand et gros ribaut barbu, ruraud et satyre ». Et encore: « il n’y a que la jouissance en amour, et pour l’homme et pour la femme, pour ne regretter rien du temps passé ».

Un poète du 18ème siècle, Alexis Piron, nous laisse entendre que la luxure ne devrait gêner personne:

« Un couple d’amants s’exerçait

Au jeu d’amour dans un bosquet,

Croyant n’avoir que les Dryades

Pour témoin de ses accolades;

Au plus fort du trémoussement,

Quelqu’un parut. – Ha! dit l’amant,

Fuyons. – Nenni, répond la belle,

Va bon train. – Mais on nous verra!

– Eh, qu’importe, répliqua-t-elle,

Je ne connais pas ces gens-là! »

Un autre, anonyme celui-là, écrivait à la même époque :

« Ce fut pour pisser seulement
Que le Seigneur fit nos andouilles
Dit un carme à son pénitent.
Celui-ci répond : – et les couilles ? »

Je ne peux pas oublier Jacques Casanova, que j’appelle Jacques, puisque c’est en français qu’il a rédigé ses mémoires, Casanova donc, ce grand témoin de son temps, philosophe et séducteur, qui nous tient ce propos très didactique, pour nous enseigner comment séduire une « novice » :

« Dans ma longue carrière libertine, pendant laquelle mon penchant invincible pour le beau sexe m’a fait mettre en usage tous les moyens de séduction, j’ai fait tourner la tête à quelques centaines de femmes dont les charmes s’étaient emparés de ma raison ; mais ce qui m’a constamment le mieux servi, c’est que j’ai eu soin de n’attaquer les novices, celles dont les principes moraux ou les préjugés étaient un obstacle à la réussite, qu’en société d’une autre femme. J’ai su de bonne heure qu’une fille se laisse difficilement séduire, faute de courage ; tandis que lorsqu’elle est avec une amie, elle se rend avec assez de facilité ; les faiblesses de l’une causent la chute de l’autre. Les pères et mères croient le contraire, mais ils ont tort. Ils refusent ordinairement de confier leur fille à un jeune homme, soit pour un bal, soit pour une promenade ; mais ils cèdent, si la jeune personne a pour chaperon une de ses amies. Je le leur répète, ils ont tort, car si le jeune homme sait s’y prendre, leur fille est perdue. Une fausse honte les empêche l’une et l’autre d’opposer une résistance absolue à la séduction, et dès que le premier pas est fait, la chute est inévitable et rapide. Que l’amie se laisse dérober la plus légère faveur pour n’avoir pas à en rougir, elle sera la première à pousser son amie à en accorder une plus grande, et si le séducteur est adroit, l’innocente aura fait, sans s’en douter, trop de chemin pour pouvoir reculer… »

Voltaire, ce grand sage, (quoique…) y a été de son couplet, osant quelques  poèmes fameux, dans lesquels Jeanne d’Arc elle-même se trouve transformée, « avec son doux sourire, serrant la fesse et tortillant le cul » :

« Déjà trois fois la défunte pucelle
Avait senti dans son brûlant manoir
Jaillir les eaux du céleste arrosoir :
Et quatre fois la terrible alumelle
Jusqu’au plus vif ayant percé la belle,
Jeanne avait vu, car sentir c’est bien voir,
Du chaud brasier qui couve au-dedans d’elle
Naître et mourir mainte et mainte étincelle… »

Et Baudelaire donc, qui nous parle ainsi des promesses d’un visage:

« Tu trouveras au bout de deux beaux seins bien lourds,
Deux larges médailles de bronze

Et sous un ventre uni, doux comme du velours
Bistré comme la peau d’un bonze,

Une riche toison qui, vraiment, est la sœur
De cette énorme chevelure,

Souple et frisée, et qui t’égale en épaisseur
Nuit sans étoiles, nuit obscure! »

Tu vois, ma chère Bonnie, pour beaucoup de gens, et non des moindres, la luxure, ça ne fait pas mal à l’épaule. Ce serait même plutôt un signe de bonne santé.

– Mais alors, pourquoi est-ce un péché? rétorqua-t-elle, rendant honneur à mon olympienne érudition par cette syntaxe impeccable.

– Ca, ma puce, c’est difficile à dire. Tous les animaux de la création sont luxurieux, si l’on s’en tient au raisonnement des grands moralisateurs. Mais ça dépend aussi de l’endroit où tu te trouves. C’est un péché pour nous, pauvres occidentaux bardés d’hypocrisie judéo-chrétienne. Pas pour les Trobriandais, ou d’autres tribus et peuplades, que l’on dit moins civilisées que nous, mais qui ont moins d’inhibitions.

Si l’on se prive du plaisir sexuel, qu’est-ce qui nous reste, sinon la satisfaction purement animale de l’instinct de reproduction?

C’est à cela que quelques pharisiens qui condamnent voudraient réduire cette belle activité. Ils nomment luxure un échange de plaisir, un don de plaisir, et veillent à l’interdire et à culpabiliser celui ou celle qui transgresse leurs objurgations: Une femme honnête n’a pas de plaisir, Bonnie!

Mais c’est Molière qui leur répond le mieux:

« C’est nous inspirer presque un désir de pécher,
Que montrer tans de soins de nous empêcher ».

Et j’ajouterai pour finir que je ne crois pas, moi, que ce soit un péché. Les bons apôtres nous disent que la chair est faible, et que l’esprit est fort. Je suis persuadé, au contraire, que la chair ne ment pas, que les parties de notre corps qui transmettent la vie ne sont pas des parties honteuses, que c’est l’imagination mal dominée qui pervertit l’acte d’amour, et pousse l’Homme à prendre au lieu de donner, transformant la luxure en libertinage. Qu’au bout du compte, c’est l’esprit qui souille la chair, pas l’inverse.

Voilà, Bonnie, lançai-je en guise de conclusion, veillant à prendre un ton enjoué après cette envolée lyrique, et me retenant de porter autre chose qu’un regard lourd de conséquences sur le dos cambré de ma callipyge auditrice.

D’une tape sur les fesses, que je voulus purement amicale et dénuée d’arrière pensées, je lui signifiai que le massage et le cours étaient tous les deux terminés, et la saluai rapidement.

Accoudé au bar, en bas de la rue, je sirotai une bière en repensant à cette histoire. Une luxation? En jouant aux cartes? Avec un bleu pareil? Tout de même; j’irais bien dire deux mots à Freddo, pour lui apprendre comment on doit traiter une femme.

Mais vu qu’il est deux fois plus costaud que moi, ça ne serait pas de la luxure, ça. Ce serait plutôt un luxe!

Hips…(bis)

Paru dans la feuille de chou locale:

« Ce sexagénaire s’est fait prendre en excès de vitesse lors d’un banal contrôle: 147km/h au lieu de 110, sur la nationale 10, hier mardi en milieu d’après midi. Un joli score, mais pas exceptionnel.

Le conducteur n’a pas pu montrer son permis de conduire: il était sous le coup d’une annulation judiciaire, en récidive. Il était en outre  en état d’alcoolémie: 0,94g par litre de sang. Sa voiture aurait pu être confisquée… sauf qu’elle ne lui appartenait pas. »

OUAF!!! Et alors, il avait son éthylotest dans la boîte à gants, le monsieur?

Sinon, c’est verbalisable, hein…